Les CPGE au fil du temps

Christian BAUDELOT (ENS Ulm), Brigitte DETHARE, Sylvie LEMAIRE et Fabienne ROSENWALD (DPD)
Colloque de l'UPS du 23 mai 2003

Première partie: le bilan social

Acte II.: les trajectoires individuelles


Les données qui vont être maintenant présentées apportent un autre éclairage, complémentaire au premier. Les premières étaient une succession de photographies instantanées prises, année après année, de la structure : évolution des effectifs, évolution de la part des trois principales composantes (sciences , commerce, lettres), des garçons et des filles, etc…. Les secondes relèvent plus du cinéma que de la photo. Elles retracent des trajectoires individuelles. Issues d’un panel longitudinal, elles situent les élèves de prépas de la fin des années 90 au sein de leur propre génération, celle qui entrait en classe de sixième en 1989.

Ces données permettent de saisir directement, depuis la fin de l’école primaire, les facteurs favorables et défavorables à une entrée en classes préparatoire, huit ans plus tard. Elles retracent les étapes d’un processus de sélection continu. Le point de référence auquel sont rapportées toutes les grandeurs est la génération, c’est à dire l’ensemble des filles et des garçons qui se entraient en sixième en 1989. Parmi cet ensemble d’environ 770 000 individus, seuls 38 500 soit 5 % de la génération se retrouvent huit ou neuf ans plus tard élèves d’une classe préparatoire, poids statistique à peu près constant chaque année, de cette élite scolaire sévèrement sélectionnée qui a su très tôt manifester ses talents.

Elite scolaire, certes, mais très inégalement issue des différents milieux sociaux. Il y a, dans ce processus de sélection, deux forces à l’œuvre que l’élitisme républicain aimerait bien dissocier, découpler l’une de l’autre : l’origine sociale et l’excellence scolaire, l’héritage et le mérite.. Depuis la déclaration des droits de l’homme et l’établissement de la République, les seules distinctions légitimes entre les citoyens sont celles qui séparent les talents. Là sont le principe et l’esprit de l’élitisme républicain. La sélection par l’excellence scolaire devrait rebattre à chaque génération les cartes de l’origine sociale. Il n’en va malheureusement pas ainsi : le recrutement des classes préparatoires, antichambre des grandes écoles, offre une image grossie d’un phénomène qu’on retrouve à tous les points du système. Ce sont à coup sûr, les meilleurs élèves qui entrent en classes préparatoires. Il n’est pas question ici de passe droit ; ils en payent le prix en termes d’efforts et de travail, mais l’expérience prouve qu’ils se recrutent beaucoup plus souvent en haut qu’en bas, à excellence scolaire égale.

Les futurs élèves de CPGE se recrutent en effet d'abord parmi les meilleurs élèves de leur génération : trois sur quatre avaient ainsi obtenu aux tests d'évaluation organisés au début de la 6ème des résultats qui les plaçaient parmi les 25 % d'élèves les plus brillants. Mais tous les élèves du quartile supérieur n'ont pas la même probabilité d'accéder en classe préparatoire : parmi eux, ceux dont les parents sont enseignants ou cadres supérieurs iront quatre fois plus souvent en classe préparatoire que ceux de milieu populaire. Si on prend maintenant l'ensemble des élèves de 6ème, la proportion est de 1 à 10, la probabilité d'accès en CPGE d'un élève du milieu intermédiaire étant à peine plus élevée que celle d'un enfant de milieu populaire.

Une nette corrélation prépas-excellence scolaire Des biais sociaux assez marqués

Les trois quarts des élèves entrés en CPGE ont obtenu à l’évaluation de 6ème
des résultats qui les plaçaient dans le quartile supérieur. les élèves entrés en CPGE représentaient (moyenne générale de 5%)

  • 16 % du quartile supérieur,
  • 4 % du second quartile,
  • 1 %du troisième quartile,
  • 0, 2 % du quartile inférieur

dans les 16% du premier quartile qui feront plus tard des prépas on trouve

  • 30 % des élèves issus du milieu enseignant,
  • 27 % des élèves du milieu supérieur,
  • mais 10 % des élèves du milieu intermédiaire
  • et... 7 % des élèves du milieu populaire

 

Elèves de 6ème rentrant dans les prépas:

  • 20 % des élèves de 6ème issus du milieu enseignant
  • 16 % des élèves issus du milieu supérieur
  • 4 % des élèves issus du milieu intermédiaire
  • ..et 1,5 % des élèves du milieu populaire, (qui représentent par ailleurs 45 % des élèves de 6ème)

.
Les vues suivantes illustrent de façon très suggestive, sous la forme de flûtes de pan, la distillation continue qui s'opère à partir de l'entrée en 6ème : les élèves appartenant aux milieux supérieurs sont trois fois plus nombreux parmi les entrants en CPGE que dans l'ensemble de la cohorte des élèves de 6ème. La généralisation de l’accès au bac – qui a constitué un saut quantitatif – modifie peu la distribution des catégories sociales telle qu'on l'observe en 6ème.. Par contre le clivage important - saut qualitatif, celui-là – c'est celui qui sépare l'accès au bac de l'accès à un baccalauréat général avec mention, cela pour les filles comme pour les garçons, à cette nuance près que les filles d'origine populaire résistent un peu mieux...

Colonnes: ensemble/bacheliers/bacheliers généraux/CPGE Suivi sur le diplôme du père
En bas niveau social modeste, au milieu niveau intermédiaire, en haut niveau supérieur Hachuré: enseignants


On retrouve ce même saut qualitatif lorsqu'on compare le niveau de diplôme des parents : plus de six bacheliers sur dix sont des bacheliers de la première génération, c'est à dire qu'ils sont les premiers de leur famille à accéder au bac. A l'inverse six sur dix de ceux qui ont eu un baccalauréat général avec mention ont un père bachelier, plus d'un sur trois a au moins une licence, une maîtrise ou le diplôme d'une grande école, et c'est le cas de pas très loin d'un élève de prépa sur deux. On retrouve le même phénomène, un peu atténué, pour les mères.
Sur les revenus familiaux, on ne dispose que d'un indicateur, avec ses limites qui sont celles des critères d'attribution des bourses, mais qui montre quand même que les boursiers sont presque trois fois moins nombreux parmi les élèves de terminale inscrits en classe prépa que dans l'ensemble des bacheliers du panel.

Taux de bourses Les différentiels de comportements


Ces chiffres confirment un phénomène fort connu, qui n’est pas propre à la France, - notre pays ayant simplement l’avantage sur beaucoup d’autres de le reconnaître et de le regarder en face par des mesures précises et régulières -, l’embourgeoisement croissant de la population scolaire à mesure qu’on s’élève dans les degrés de l’excellence .

Ce processus semble implacable : les filles ne se taillent progressivement leur place que dans le strict respect des inégalités existantes.
Cet angle de vision permet de relativiser les grandes tendances mises au jour au cours de l’Acte 1. Les classes préparatoires ne constituent pas une exception, un monde qui serait régi par des lois à part. Elles s’inscrivent au contraire dans le droit fil de la logique de fonctionnement du système scolaire français. Elles concentrent seulement, en les grossissant, des constantes du système. Mérite et héritage, excellence scolaire et sélection sociale ont parties liées.
On aurait tort de croire malgré tout que tout processus de sélection explicite ne corresponde qu’aux aptitudes et aux aspirations des milieux sociaux les plus riches en capitaux économiques et culturels. La structure sélective en soi ne rebute les aspirations ni des parents, ni des élèves de classes populaires. L’atteste avec clarté le fait que leurs enfants s’engagent plus que les autres dans les IUT et STS : formation sélective, courte, qualifiante à finalité professionnelle claire.

Sylvie
Le tableau suivant contient à ce sujet des informations très instructives.
La population prise en compte dans le tableau est celle de
l’élite scolaire nationale saisie immédiatement après le bac. Ils sont tous titulaires d’un bac général obtenu avec mention et ne constituent à eux tous qu'à peine 12 % de leur génération entrée la même année en classe de sixième. Dans la mesure où ils disposent les uns et les autres des mêmes atouts scolaires, on pourrait supposer que s’agissant de choisir une orientation dans l’enseignement supérieur et dans la vie professionnelle, ce soient leurs goûts ou leurs projets personnels qui déterminent leur choix. En tous cas, la marge scolaire de décision étant la même pour tous, l’origine sociale ne devrait pas jouer un rôle important.
Or que voit-on ? Dans la première colonne, en rouge, celle de l’orientation en CPGE, les proportions diminuent à mesure qu’on descend des catégories les mieux dotées aux plus démunies. Les deux suivantes offrent un spectacle inverse. Les proportions augmentent à mesure qu’on descend les degrés de la hiérarchie sociale. Les élèves s’orientant d'autant plus en IUT et STS que leurs parents sont d’origine plus populaire. Et tout cela, rappelons-le, à réussite scolaire égale. La disparité des choix faits par les garçons et les filles vient accentuer ces inégalités : la probabilité qu'un élève qui obtient un bac général avec mention entre en CPGE est trois fois et demi plus forte s'il s'agit d'un garçon de milieu supérieur que s'il s'agit d'une fille de milieu populaire.
On constate que le clivage majeur s’opère entre les milieux supérieurs et enseignants d’une part, et les classes moyennes et populaires de l’autre. Les IUT semblent ainsi jouer pour les classes moyennes et populaires un rôle analogue à celui des prépas pour les milieux supérieurs : accueillir leurs meilleurs élèves. Ce n’est donc pas leur caractère ouvertement sélectif qui décourage les meilleurs élèves des classes populaires de s’y engager en force, bien au contraire. C’est peut-être davantage le risque d’un saut dans l’inconnu et le sacrifice d’un investissement long sans retour immédiat. L’effet du diplôme des parents joue dans le même sens que leur profession. Le clivage majeur s'opère ici entre le fait que le père ait accédé ou non à l’enseignement supérieur : le bac ne suffit pas pour modifier les comportements.
Figures 14 à 16

Quel bilan social peut-on en tirer ? Les catégories sociales sont très inégalement représentées au sein des grandes filières empruntées par les bacheliers après leur bac, le premier cycle d'études médicales n'étant pas très éloigné des classes préparatoires, le DEUG et l'IUT présentant de leur côté une structure sociale assez proche. Les bacheliers "de première génération" sont particulièrement sous-représentés parmi les élèves qui s'inscrivent en classes préparatoires, et deux fois plus nombreux en DEUG ou en IUT. La seconde mesure confirme ainsi celle du premier acte.
Si on estime maintenant l'effet toutes choses égales par ailleurs des différentes caractéristiques des bacheliers sur leur probabilité d’entrer en CPGE, on constate que c'est le niveau scolaire qui creuse l'écart le plus important. Mais entre deux élèves qui ont décroché un baccalauréat général à 18 ans avec une mention AB, celui dont le père appartient aux catégories supérieures ou détient un diplôme de niveau bac+3 intégrera bien plus souvent une classe préparatoire que celui dont le père appartient aux milieux intermédiaires ou a juste le bac.

Des remèdes?


Que peut-on faire ? L’enquête longitudinale suggère ici quelques pistes.
Le bac en soit n’induit pas une modification des comportements. Lesquels dépendent en grande partie du
niveau d’information et de connaissance du système.
Lequel est loin d’être également partagé. Beaucoup n’entrent pas en prépas tout simplement parce qu’ils en ignorent l’existence. Alors qu’ils disposent d’un capital scolaire tout à fait comparable à ceux qui entrent. Ce facteur de sélection négative est loin d’être négligeable. Il s’ajoute à cette inhibition psychologique, bien connue des sociologues, qui persuade à tort élèves et parents de certains milieux que « les prépas, ce n’est pas pour nous ».
Figures 17 à 19

Sylvie
Le rôle des enseignants dans l’information et les conseils aux bons élèves d’origine populaire est ici capital. Puisque trois sur quatre d'entre eux, lorsqu'ils s'inscrivent en prépa, déclarent avoir été informés par leurs enseignants, ce qui n’est le cas que d’un enfant de cadre sur deux, l’information circulant pour eux dans le cadre de la famille. Tandis que les élèves d'origine ouvrière n'ont disposé d'aucune autre information, ni bien sûr de leurs familles qui le plus souvent ne connaissent pas cette filière, ni non plus des conseillers d'orientation. On peut penser que la nouvelle procédure d’inscription en CPGE agira dans le sens d’une meilleure lisibilité des classes préparatoires. Si on revient aux orientations prises par les bacheliers généraux avec mention, on voit que ceux-ci prennent toujours plus souvent la voie d'une classe préparatoire lorsqu'ils ont bénéficié d'informations de la part de leurs enseignants.

 

Mais ce rôle des enseignants n'a pas du tout le même impact selon le contexte familial : l’absence d’information par les enseignants au lycée réduisant à néant chez les enfants d’ouvriers toute chance d'orientation en prépa, ce qui n’est pas le cas pour les enfants de cadre. Cette importance de l’information est confirmée par la régression logistique : on voit que le fait d'avoir été conseillé par ses enseignants pour son orientation exerce toutes choses égales par ailleurs une influence presqu'aussi forte que les variables scolaires, et plus sensible que l'appartenance sociale. Le fait qu’une part aussi importante d’élèves de prépas déclare avoir dans son environnement familial proche au moins une, voire plusieurs personnes passées par cette filière indique a contrario une certaine absence de visibilité nationale de ces classes, et en même temps la pesanteur qui s'exerce en faveur d'une orientation en prépa pour les bons élèves de certaines familles.
Figures 20 et 21
Dans cette perspective l'analyse des motivations d'une inscription en classe préparatoire est éclairante. L’inertie des résultats scolaires antérieurs est ainsi très souvent invoquée pour l'entrée dans les prépas scientifiques, ce qui laisse planer certains doutes sur l’intérêt suscité par les matières et carrières scientifiques, tandis que la qualité des débouchés joue le rôle le plus important pour ceux qui s'inscrivent dans les classes économiques. Pour le choix d'une classe littéraire, l'intérêt pour le contenu des études est très fort, mais le souci de l'encadrement et du suivi comme celui de se garder le plus de portes ouvertes ont beaucoup pesé aussi. La comparaison avec les motivations des bacheliers généraux avec mention qui ont fait eux le choix de l'université est intéressante : on voit en particulier que c’est là où les débouchés sont les plus aléatoires que « le projet professionnel » est le plus souvent invoqué.
Quoiqu’il en soit et c’est la leçon du dernier graphique, le choix d'une classe prépa n’était pas un mauvais choix… y compris pour l’immense majorité des littéraires qui pourtant, contrairement aux élèves de prépa scientifique et économiques, pour beaucoup - quasiment un sur deux - n’y passent qu’un an. Cette présence fugitive les dote néanmoins d’atouts substantiels pour la suite de leur parcours. Ils trouvent de meilleurs débouchés, plus variés et plus rapidement que ceux qui ne sont pas passés par cette filière.



Le troisième vivier final, lui aussi très fourni, est constitué de tous les bacheliers avec mention issus de milieux populaires et moyens qui faute d’informations ou de confiance en soi se détournent du chemin des prépas. Il ressort clairement de cette fresque statistique que les CPGE doivent trouver des moyens de compenser les effets sociaux pervers des processus de sélection qui se construisent tout au long de la scolarité. En élargissant la base sociale, il s’agit aussi d’ouvrir davantage l'éventail des compétences des étudiants recrutés en CPGE. Les réservoirs potentiels existent et ne sont pas très loin : plus de femmes, plus de bacheliers technologiques, plus de bons et très bons élèves issus des classes moyennes et populaires.
Les contraintes sociales sont fortes, certes, mais les marges de jeu aussi. L’école a du poids, elle peut convaincre et briser des résistances. Il suffit, pour s’en convaincre et se rassurer, de se rappeler le rôle que jouent les enseignants dans les orientations des bons et très bons élèves des catégories culturellement les plus éloignées du monde des prépas.



[1] Nous utilisons à dessein « ouvertement » car d’autres instances de premier cycle sont « fermement sélectives » dans la mesure où elles exigent une certaine section de bac pour inscrire les étudiants : fac de sciences et d’économie ne recrutent que des bacs C ou S.